JACOB (M.)

JACOB (M.)

Personnage insolite de la génération qui, dans les débuts de ce siècle, a inventé une sensibilité nouvelle, Max Jacob est connu surtout comme recréateur du poème en prose: or, cela ne va pas sans injustice contre le reste de son œuvre poétique et romancière. On a peint souvent du dehors le personnage, fauteur et conteur d’anecdotes, commère, mystique, astrologue, en veste de garçon boucher et monocle, bavard montmartrois, solitaire, épistolier infatigable; au physique, il s’accordait une vague ressemblance avec Baudelaire ou Marcel Schwob; de toute façon, un personnage qui, du Bateau-Lavoir à Saint-Benoît, fait à jamais partie, entre ses amis – Picasso, Salmon, Apollinaire... – du tableau des arts et de la littérature en France dans la première moitié du XXe siècle.

Reste à le peindre du dedans, et ce dedans est l’œuvre même, avec plus de quarante titres, sans parler du fonds épistolaire.

Le personnage

Né à Quimper, où il fait de brillantes études, Max Jacob entre à l’École coloniale de Paris, l’abandonne deux ans plus tard, se risque à la critique d’art, veut être peintre, rencontre Pablo Picasso, André Salmon et Guillaume Apollinaire, publie des contes pour enfants – Histoire du roi Kaboul Ier et du marmiton Gauvain (1903), Le Géant du Soleil (1904) –, campe dans la misère à bord du Bateau-Lavoir, au 7, rue Ravignan, a une première vision du Christ en 1909, écrit des ouvrages d’inspiration religieuse – Saint Matorel (1911), Œuvres burlesques et mystiques du frère Matorel (1912) –, réussit à se faire baptiser en 1915, après une seconde vision du Christ, édite à compte d’auteur Le Cornet à dés , en 1917. Désormais, le rythme de ses productions – gouaches, dessins, poèmes, romans, méditations, fantaisies – s’accélère; il se retire à Saint-Benoît-sur-Loire de 1921 à 1928, vit à Paris de 1928 à 1937, revient à Saint-Benoît où il est arrêté par la Gestapo, comme Juif, le 24 février 1944, et meurt, quelques jours après, le 5 mars, à Drancy.

Du dedans

L’œuvre de Max Jacob est une œuvre d’un bout à l’autre poétique où l’on passe de prosodie régulière à presque régulière, à libre, au poème en prose, au roman mêlé de vers (La Défense de Tartufe , 1919), au roman; où le style colloquial – du blagueur, de l’épistolier, du méditatif, du mondain – anime, en se diversifiant, tous les ouvrages; où l’anecdote-éclair de certains poèmes en prose se développe ailleurs en aventures romanesques; où le menu peuple du poète reparaît, parfois au milieu des mêmes décors (Quimper ou la rue Gabrielle), dans les péripéties du Terrain Bouchaballe (1922), de Filibuth ou la Montre en or (1922), de L’Homme de chair et l’homme reflet (1924), dans la galerie de caractères du Cinématoma (1920), du Tableau de la bourgeoisie (1930), dans les lettres imaginaires du Cabinet noir (1922), semi-inventées des Conseils à un jeune poète (1945), ou réellement envoyées, etc. Mais placer une œuvre sous le signe du poétique ne signifie-t-il pas qu’elle l’emporte par ses poèmes? Sans doute. Seul, peut-être, A. Thibaudet a estimé que Max Jacob avait «mieux réussi dans le roman». L’avenir en décidera.

Le poète en prose

Parmi les recueils de poèmes, Le Cornet à dés est, de beaucoup, le plus célèbre, et cela ne va pas sans injustice à l’égard de recueils comme Le Laboratoire central (1921) et tous ceux que l’on a réunis sous le titre de Ballades (1970). Cette célébrité est due à une génération, celle de 1920, qui se sentait encore proche de ce que l’on a appelé le cubisme littéraire ou l’esprit moderne, et qui allait connaître le surréalisme. Plus durablement, le Cornet doit son privilège à son originalité en un genre où il paraissait difficile de faire du nouveau. Le genre, depuis Fénelon, restait voué à une manière d’écrire poétisante, esthète, cultivée, ciselée, ou se répandant en volutes harmonieuses; et voici, soudain, le poème «écrit au ras du sol» (Michel Leiris) dans la langue de chaque jour, mais nourri de prose classique, musical et cocasse, concertant et déconcertant, avec la maîtrise parfaite du jongleur où la difficulté paraît aller de soi; et, très bref, ce poème, découpé dans le silence d’on ne sait quel sommeil, condensait en ses jeux de mots, par des relations internes rigoureuses se dérobant à l’analyse, les images les plus disparates, collages géométriques de Picasso ou onirisants de Max Ernst, avec, en arrière-fond, les petites forêts de Quimper, la famille provinciale, les silhouettes du vieux curé, de la concierge, du marin, du modeste employé, se révélait une modernité qui n’était plus celle que cherchait à capter Baudelaire sous le second Empire, mais celle des premiers aéroplanes.

Points caractéristiques

Pour en revenir à l’ensemble de l’œuvre, il serait sans doute possible de la cadrer par quatre éléments caractéristiques, composant un carré dont les critiques auront à combiner côtés et diagonales: populisme, jonglerie, onirisme, émotion. Simplifions. Qui, avant Max Jacob, a su lier aussi intimement le quotidien diurne et nocturne, la description pittoresque aux surprises du «rêve inventé»? Est-il possible de dessiner plus vite «les japonaises habillées d’un seul trait de plume», ou de nuancer sa palette avec plus de sensibilité qu’en diffractant le rouge, par exemple, en rouge sang, écarlate, feu, vermeil, vinaigre, mordoré, incarnat, rose bonbon, rose-blanc, aurore pâle? Qu’y a-t-il de plus près du poème en prose – ou du rêve –, qu’y a-t-il de plus irréel que n’importe quel passage pris au hasard dans un roman? Par exemple: «Pourquoi chacun de ces deux messieurs était-il à Robinson? et pourquoi n’y aurait-il pas été? Pourquoi n’y étiez-vous pas vous-même? M. Ballan-Goujart s’attirait sciemment la jalousie d’une jeune dame, qui buvait près d’une fenêtre, en fouettant les ânes qui passaient, et Mlle Estelle passa sur un âne.» Monologue dialogué, la prose romanesque de Max Jacob est si foisonnante, si sténographique avec ses oublis de noms, ses résistances, ses suspens, ses dérives, ses parleries où, sans cesse, l’on perd le fil qui se renoue ensuite, que la recherche d’une montre en or, la vente d’un terrain, le mariage de M. Maxime Lelong et d’Estelle, etc., ont le caractère obsédant de la dramaturgie du rêve; et réciproquement, en poésie, le rêve est inventé ou réinventé avec tant d’exactitude qu’il passerait pour un récit de veille. C’est en poésie que triomphe la jonglerie verbale, les jeux de mots pour rire, souligner, incarner dans le son le vrai sens poétique, bref des expériences pour voir, donner à voir. Mais, en regard de cette jonglerie, il faudrait suivre l’émotion, tantôt, en sa mobilité, dans une ponctuation hérissée de points d’interrogation, d’exclamation, de suspension, de tirets et de parenthèses, tantôt, en son apaisement, dans la coulée d’une phrase ou d’un paragraphe sans virgule ou presque sans virgule: «En descendant la rue de Rennes, je mordais dans mon pain avec tant d’émotion qu’il me sembla que c’était mon cœur que je déchirais», ou encore cet admirable: «En revenant du bal, je m’assis à la fenêtre et je contemplais le ciel: il me sembla que les nuages étaient d’immenses têtes de vieillards assis à une table et qu’on leur apportait un oiseau blanc paré de ses plumes. Un grand fleuve traversait le ciel. L’un des vieillards baissait les yeux vers moi, il allait même me parler quand l’enchantement se dissipa, laissant les pures étoiles scintillantes.»

Grand poète et, peut-être, grand romancier, homme de chair, homme reflet, Max Jacob est entré dans l’histoire des lettres.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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